Shanghai, in fine
C’est le seul article que je rédigerai dans ma cuisine bollandoise, sur le fuseau horaire belge. Ce qui me procure une sensation étrange. Nous ne sommes rentrés que depuis quelques jours, mais il m’importait de l’écrire à chaud, tant que je me sens encore habitée par ce voyage. J’ai aimé réinstaurer dans mon quotidien le geste d’écriture. D’abord pour nous créer un souvenir tangible. Mais aussi pour le partager. Merci à celles et ceux qui ont multiplié leurs passages par ici, dans la lumière ou l’obscurité.



Les derniers instants sont aigres-doux. Il y a bien sûr la joie de retrouver nos proches, l’espoir de surprendre, le réconfort des étreintes à venir, le plaisir d’être entourés à nouveau. En parallèle, un parfum de nostalgie à l’idée de briser cette bulle, adouci par un sentiment d’accomplissement. De la gratitude, aussi, pour l’intensité de l’expérience vécue. Pour les coups durs comme les moments doux. Une immersion suffisamment longue pour nous permettre d’accéder au stade de l’errance, détachés de la quête dévorante d’un but précis. Juste être là, pleinement, les sens en éveil et le cœur rempli.



S’octroyer cette parenthèse avec ses enfants, c’est un peu refuser la vie qui passe trop vite. Le temps file, c’est vrai. S’extirper du tumulte, ralentir le rythme, s’affranchir des obligations, abandonner les agendas, négliger son téléphone, laisser de la place au silence… Ne serait-ce que pour un temps, c’est marquant. Bien sûr, j’ai conscience du fait que nous sommes privilégiés. De cette notion de choix, qui nous est accessible. Du large éventail de nos perspectives. Je ne peux pas me l’expliquer, mais durant ces quelques mois nomades, j’ai souvent eu en tête cette mélodie intemporelle : The Sound of Silence. Il est question des gens qui parlent sans échanger, qui entendent sans écouter… En prenant un peu de recul, j’ai eu l’impression de regarder mes enfants, pour de vrai. De les voir grandir, réellement. De leur répondre en les regardant dans les yeux, plutôt qu’absorbée par autre chose. J’ai eu tant d’occasions de jouer avec eux, sans regarder ma montre et me sentir accablée par une liste mentale, vectrice de culpabilité.

Shanghai, j’y viens finalement, puisque cette page est censée y être consacrée. À la base, la Chine ne s’est placée sur notre chemin que par stratégie de contournement du Moyen-Orient. Et pourtant, elle a été surprenante! Les Chinois, que nous connaissions plutôt en grappes bruyantes férues de photos en rafale, nous sont apparus comme un peuple très respectueux. Une façade froide, certes, mais volontiers fissurée par un sourire incrédule, une fois que Yann leur lançait un Ni Hao (bonjour) affirmé. La Chine a aussi été déconcertante, voire dérangeante. La censure imposée aux applications américaines, par exemple. Les caméras, omniprésentes, avec identification faciale. Les rots retentissants et les crachats dans la rue, à des années-lumière de notre culture occidentale! Acclimatés à l’anarchie asiatique, nous avons été subjugués par l’ordre et la propreté de cette mégapole. Si on m’avait dit que j’entendrais les oiseaux chanter en plein centre de Shanghai, je ne pense pas que j’y aurais cru. Le premier jour, face aux grandes artères vides, nous nous sommes demandé s’il existait une ville souterraine. Où pouvaient bien se cacher ces 24 millions d’âmes? Puis, on a savouré. Parmi les temps forts : admirer la vue panoramique au 118ième étage de la Shanghai Tower, dont la rapidité de l’ascenseur fait frémir. Chiner (si j’ose dire) dans le labyrinthe du quartier poétique de la concession française, bordé de platanes. Se camoufler dans le métro.




Etant donné que le virus coule dans nos veines et que c’est incurable, à quoi bon résister aux destinations nouvelles, qui nourrissent déjà notre imagination. Le Japon (inassouvi) et la Namibie, notamment. Pour l’heure, nous sommes heureux de ranger nos sacs à dos et de retrouver le confort de notre maison. Ce qui nous pèse au jour le jour est ce qui finit par nous manquer. Ce merveilleux paradoxe! On nous demande parfois quel est notre plus beau souvenir. Nous n’avons pas la réponse. Trop d’images et de visages qui se bousculent. Des gestes et des regards qui ont touché nos âmes. Des sensations, impossibles à traduire en mots. Les traces les plus profondes sont plutôt invisibles, nichées quelque part au fond de soi.
Pour achever ce récit, j’interroge Ben (qui adore que je le pousse à l’expression sentimentale) : « Je rédige le dernier article. Qu’est-ce que tu voudrais dire, toi, au sujet du voyage? »
« Que rien ne se passe jamais comme on l’a imaginé, mais qu’on en ressort grandis. Avec une certaine fierté d’avoir mené à bien notre projet. »
Tout est dit 🖤



Camotes, le temps retrouvé
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